Je possède depuis plus de 10 ans un Sheaffer PFM 3 que j'avais déniché sur internet dans un état quasi "new old stock".
A réception, il fonctionnait parfaitement, je l'ai un peu utilisé, puis je l'ai rangé dans ma petite collection (après l'avoir rincé) et je l'ai un peu oublié pendant des années ...
Il y a quelques mois, j'ai voulu l'utiliser à nouveau et j'ai eu une mauvaise surprise. Je me suis aperçu qu'il n'aspirait plus vraiment d'encre lors du remplissage et tombait très vite à sec.
Après un test un peu plus approfondi du remplissage du stylo avec de l'eau, j'ai constaté que non seulement il n'aspirait plus rien, mais qu'en plus il y avait une petite fuite d'eau à l'arrière du stylo (humidité visible sur le piston)
Bref, gros problème d'étanchéité, apparemment au niveau du sac et/ou au niveau du joint du piston.
N'y connaissant rien en réparation de stylo vintage, mais n'écoutant que ma témérité, j'ai néanmoins décidé de tenter de réparer l'engin moi-même
Avant de vous montrer la manip, un petit préambule pour présenter le PFM et expliquer son fonctionnement aux néophytes.
Le PFM, ou Pen For Men, a été lancé à la fin des années 50 par Sheaffer.
Il se distingue d'abord par son gabarit, assez "dodu" pour l'époque, qui était censé plaire aux hommes. C'est un stylo qui était censé être beau comme un camion

D'autre part il est équipé du fameux snorkel mis au point par Sheffer pour permettre le remplissage du stylo sans se mettre de l'encre plein les doigts :

Pour une présentation plus en détail du PFM, vous pouvez lire l'excellente revue de Peperandco ici.
Le PFM (dans mon cas un PFM version 3, ou PFM III) est un stylo à révervoir (un sac en caoutchouc) que l'on remplit d'encre en actionnant le piston situé à l'arrière. Son système de remplissage est du type "Touchdown filler", autrement dit "à piston inversé".
Le fonctionnement du PFM est le suivant :
- d'abord, en dévissant le blind-cap à l'arrière du corps, on fait sortir le tube (le fameux snorkel) à l'avant de la section : c'est le bout du snorkel qu'on pourra plonger dans l'encrier pour remplir le stylo sans salir la plume,
- ensuite, on tire le piston vers l'arrière,
- on plonge le bout du snorkel dans l'encrier,
- on repousse d'un coup sec le piston, à fond, vers l'intérieur, et on reste sans bouger pendant environ une quinzaine de secondes pour que le réservoir se remplisse,
- on peut retirer le stylo de l'encrier et revisser le blind-cap pour faire rentrer le snorkel, et le tour est joué.
C'est donc assez contre-intuitif, car c'est la poussée rapide du piston qui crée une sur-pression dans le corps du stylo, ce qui comprime alors le sac et le vide de son air (on voit alors des bulles si le snorkel est plongé dans l'encrier. NB : ne pas faire cette manip "à l'air libre" car vous risquez de pulvériser des gouttelettes d'encre ...).
Mais alors comment le sac se regonfle-t-il pour aspirer de l'encre ?
Et bien l'astuce réside à l'arrière du corps et du piston :

Vous voyez le petit trou à l'extrémité du corps et la petite rainure à la base du piston ?
L'étanchéité entre le piston et le corps se fait par un petit joint torique situé presque à l'extrémité du corps, mais avant le petit trou. Donc, quand on pousse le piston pendant les premiers centimètres, l'étanchéité est assurée, on crée la surpression qui comprime le sac à l'intérieur du corps et chasse l'air du sac. Mais quand on arrive au niveau de la petite rainure, cela romp l'étanchéité et l'air comprimé à l'intérieur du corps peut s'échapper via la rainure et le petit trou. La pression s'équilibre, le sac peut se regonfler tout seul et aspirer lentement de l'encre.
J'ai piqué sur l'excellent site "Ravens March Fountain Pens" une photo de l'anatomie du PFM :
(Au passage, ce site est un vraie mine d'informations sur les vintages)

Grâce à cette vue éclatée, on comprend mieux comment ça marche :
- le sac est protégé dans un cylindre métallique (sac protector) et fixé au bouchon du cylindre (sac bushing).
- le bouchon du cylindre est traversé par la base du tube du snorkel. Comme le bouchon ferme le sac, le sac ne peut se remplir ou se vider que par le snorkel.
- le cylindre possède un filetage extérieur qui vient se visser dans le pas de vis intérieur qui est situé à l'extrémité du piston (filler tube).
- quand on tourne le blind-cap qui est fixé à l'extrémité du piston, on fait donc avancer ou reculer le cylindre, et par conséquent le snorkel, via cette liaison hélicoïdale. NB : la rotation du cylindre est bloquée par la forme carrée du logement de la section dans lequel il coulisse (le "connector").
- le ressort, qui appuie d'un côté sur une butée du cylindre et de l'autre sur une butée à l'arrière du corps, facilite l'avancée de l'ensemble cylindre/snorkel, et le maintient en position lorsque l'on arrive en bout de course du filetage : à ce moment, le piston est désolidarisé du cylindre et on peut alors tirer le piston en arrière en laissant le snorkel sorti.
- et une fois le piston rentré, il suffit d'un quart de tour du blind-cap pour réenclencher la liaison hélicoïdale et pouvoir rentrer l'ensemble cylindre/snorkel en vissant le blind-cap. Une vraie mécanique de précision !
Bref, c'est très astucieux mais c'est un peu une usine à gaz quand même
A tel point que le PFM, et les Sheffer à système snorkel en général, ont un peu la réputation d'être pénibles à réparer.
Je me suis néanmoins lancé, après avoir cherché au préalable des infos disponibles en ligne sur la réparation des PFM. Outre les infos disponibles sur Ravens March, j'ai trouvé également une vidéo très instructive de Grandmia sur le démontage / remontage complet d'un PFM.
Cela m'a paru jouable. Ne restait plus qu'à trouver les pièces de rechange, que je me suis procurées chez "The Pendragons" (une vraie caverne d'Ali Baba pour les pièces de Sheaffer vintages).
Dans mon cas, avec forte suspicion de problèmes d'étanchéité au niveau sac et piston, j'ai commandé quelques sacs et joints toriques de piston pour PFM.
(NB : le coût de ces consommables est très modique, ce qui coute le plus cher chez Pendragons, c'est l'expédition depuis l'Ile de Wight. Donc l'idéal est de faire si possible des commandes groupées)
La première étape du démontage est fastoche : il suffit de dévisser le corps du stylo pour extraire l'ensemble cylindre/snorkel. Je n'ai même pas eu besoin de chauffer au sêche-cheveu pour desceller le pas de vis.

Ensuite, ça se complique un peu. Il faut retirer la vis située au fond du piston qui lie le piston au blind-cap, et empêche de sortir le piston du corps.
Pour cela, il faut un tournevis à tête plate, suffisamment long et fin. Et en plus on n'y voit rien au fond du corps.
Notez au passage ce splendide tournevis vintage, que je tiens de mon grand père
Bref, après avoir pas mal tatonné et raclé des résidus d'encre sêchée qui trainaient au fond, j'ai réussi à dévisser le bidule. La vis aussi a l'air vraiment vintage ...

J'ai ensuite extrait le snorkel du bouchon du cylindre (vous comprendrez plus tard pourquoi). Pas de souci en tirant fermement mais doucement, et bien dans l'axe surtout.

Arrive maintenant la partie vraiment "touchy" du démontage, là où j'ai failli laisser tomber avant de trouver finalement une solution.
Le problème est d'arriver à extraire le bouchon du cylindre sans bousiller ledit cylindre. Or ce bouchon en caoutchouc est enfoncé en force dans le cylindre, et en plus (on le voit ci-dessus même si c'est flou ..) les quatres faces du bord du cylindre sont légerement "pincées" pour faire une sorte d'encoche et encore plus empêcher de retirer le bouchon
Heureusement, le cylindre est percé de 3 trous (pour permettre à l'air de comprimer le sac quand on actionne le piston), dont justement un trou au fond du cylindre.
L'idée est de passer par ce trou pour arriver à pousser le bouchon vers l'extérieur avec une tige.

Il faut trouver une tige du bon diamètre et suffisament longue. En testant avec un jeu de clés allen de toutes les tailles, j'ai déterminé que le diamètre idéal était de 2 mm pour passer pile poil par le trou. Par contre ma clé allen n'était pas assez longue ...
N'ayant rien sous la main qui puisse faire l'affaire, je me suis rendu au magasin de bricolage pour essayer de trouver la "tige idéale" pour arriver à extraire ce satané bouchon. Et je me suis rabattu sur une paire de goupilles qui, avec un peu d'imagination, répondaient au cahier des charges :

Avec des pinces j'ai réussi à "détordre" une des goupilles pour lui donner la forme et la longueur voulues, et grace à cet outil improvisé j'ai réussi, en y allant très très progressivement, et en poussant alternativement en différents points du bouchon, à enfin retirer ce bouchon, sans abimer ni le bouchon ni le cylindre
On voit ci-dessous le résultat, avec le fameux outil bricolé à droite :
(je n'ai pas gardé de photo du sac après extraction du bouchon, mais il était évidemment dans un état pitoyable ...)

NB : cette manip explique pourquoi j'avais au préalable enlevé le snorkel du bouchon, pour éviter de l'abimer avec la tige.
Je ne suis pas allé plus loin dans le démontage de la section notamment, car dans mon cas ce n'était pas nécessaire. Et en plus, pour dévisser la section il faut là encore un outil spécial (dans sa vidéo, Grandmia utilise un outil en bois à section carrée qu'il s'est apparemment bricolé exprès).
C'est maintenant le moment d'installer un nouveau sac.
D'abord il va falloir couper le sac à la bonne longueur car ces sacs génériques ont le bon diamètre mais sont un peu plus longs que le cylindre.
Ci-dessous le sac enfilé sur le bouchon, à côté du cylindre, et en haut les "chutes" suite à retouche du sac :

Une fois ajustée la longueur du sac, il faut sceller le sac sur le bouchon. L'opération se fait au shellac. On enduit de shellac la section la plus fine du bouchon sur laquelle on va enfiler le sac, puis on laisse sêcher un peu. L'outil idéal pour arriver à enfiler le sac sur le bouchon est une brucelle courbe :

On peut maintenant remettre l'ensemble bouchon/sac dans le cylindre. Il faut à nouveau y aller doucement mais fermement et progressivement, à cause des encoches déjà mentionnées, pour éviter d'abimer le sac et le bouchon. Pas besoin de shellac pour sceller le bouchon, il est suffisamment comprimé comme ça pour ne pas risquer de bouger !
C'est le moment de réinsérer le snorkel dans le bouchon.
Problème : il n'y a pas de butée ou de repère pour le positionner de façon à ce qu'il soit parfaitement aligné avec le feeder (dans l'axe et affleurant à la surface du feeder) une fois le stylo remonté et le snorkel rentré
Là, j'ai fini par trouver la bonne position par tatonnements successifs. Le tube, emmanché en force, est très bien maintenu dans le bouchon, mais peut néanmoins être repositionné une fois monté en y allant doucement et en tournant. Je l'avais également très légèrement enduit de graisse de silicone pour à la fois faciliter le mouvement et améliorer l'étanchéité.

Après une bonne dizaine d'essais, Youpi ! Il est pile poil !

Au tour du joint de piston à remplacer. Celui-ci est situé dans une rainure circulaire à l'arrière du corps du stylo. Là encore une brucelle courbe est bien pratique pour arriver à extraire l'ancien joint torique et positionner le nouveau.
Grandmia recommande d'enduire légèrement le joint de graisse de silicone, ce que j'ai fait.
On aperçoit le nouveau joint positionné dans sa petite rainure :

Pour finir, il reste à glisser le piston dans le corps, fixer le blind-cap au bout du piston à l'aide la petite vis, et on peut enfin revisser le corps du stylo sur la section après avoir prudemment glissé le snorkel dans la section et replacé le ressort autour du cylindre.
Je profite de cette étape du remontage pour poser une question aux spécialistes qui seraient dans la salle : faut-il un joint pour assurer l'étanchéité au niveau de la liaison entre le piston et le blind-cap ? Là où la vis fixe le blind-cap. Dans mon PFM il n'y en avait pas, il n'y en a pas non plus dans la "vue éclatée" que je vous ai montrée plus haut. Mais j'ai vu sur la toile d'autres photos de Sheaffer Snorkels où il est question d'un "blind-cap seal" à cet endroit (une sorte de joint plat plus ou moins carré qui serait posé au fond du blind-cap et traversé par la vis). C'est pas clair.
Sur le site Ravens March, Dirck de Lint fait une allusion à ce joint en expliquant qu'on peut éventuellement utiliser une des "chutes" du sac obtenues après avoir ajusté sa longueur pour se fabriquer ce fameux blind-cap seal.
Bon, j'ai pas mis de joint, l'ajustement entre le piston et le logement du blind-cap a l'air assez précis, et j'ai bien vissé la vis !
Il n'y a plus qu'à vérifier si le stylo fonctionne ...
Voici le lien vers une petite vidéo YouTube du test, avec de l'eau, du système de remplissage "Touchdown" de mon PFM.
Il marche parfaitement
NB : Je n'ai pas été jusqu'à mesurer la longueur de son jet. Ne riez pas, il y a des gens qui ont mesuré la longueur du jet de leur snorkel !
Maintenant, il est bon pour le service.











