Je vous présente aujourd'hui encore un stylo japonais. Le Sailor Mouko, il représente la 6ème édition annuelle de la prestigieuse série "Naginata Togi Ebonite", sortie en octobre 2024.

Cette collection ultra-exclusive, lancée en 2019 avec le modèle Kaiha, perpétue la tradition japonaise du mariage entre art pictural classique et savoir-faire artisanal d'exception.

La série compte déjà cinq éditions précédentes, chacune limitée et rapidement devenue recherchée :
2019 : KAIHA (海波 - Blue Wave) - 400 exemplaires - Inspiré par les grandes vagues
2020 : KOUEN (紅炎 - Red Flame) - 400 exemplaires
2021 : RYOKKYO (緑響 - Green Echo) - 400 exemplaires
2022 : SEKKEI (雪景 - Snow Landscape) - 400 exemplaires
2023 : SYOKEI (初景 - Admiration) - 500 exemplaires - Inspiré par "Tsurebiki" de Harunobu Suzuki
2024 : MOUKO (猛虎 - Fierce Tiger) - 250 exemplaires réservés pour le Japon et 250 pour l'international (ma version étant japonaise)
L'artiste Itō Jakuchū (伊藤若冲) 1716-1800, est un grand peintre animalier de l'ère Edo, mais son parcours est atypique. Né à Kyoto dans une famille aisée de grossistes en légumes, il dirigea l'entreprise familiale "Masuya" dans le district alimentaire de Nishiki de 1739 jusqu'en 1755, année où il confia le commerce à son frère pour se consacrer entièrement à la peinture.
Ce qui rend Jakuchū exceptionnel, c'est son statut d'artiste indépendant, libre de toute école traditionnelle. Autodidacte, il s'est formé par l'observation directe de la nature et l'étude de peintures chinoises dans les temples zen de Kyoto. Étroitement lié aux idéaux bouddhistes zen, il était considéré comme un frère laïc (koji). Il a créé un style unique mêlant réalisme et expressionnisme, un trait exceptionnel dans la peinture japonaise qui explique l'intérêt croissant qu'on lui porte aujourd'hui.
Méconnu de son vivant, Jakuchū ne connut la reconnaissance qu'un siècle après sa mort. Le Kyoto National Museum lui consacra une exposition majeure en 2000, deux cents ans après son décès, et le Petit Palais à Paris présenta ses œuvres en 2018.
L'œuvre : "Tiger" (虎図, Tora-zu) - 1755

Cette œuvre emblématique fut peinte l'année même où Jakuchū abandonna le commerce familial pour se consacrer à l'art. C'est un kakemono (rouleau suspendu) exécuté à l'encre et aux couleurs sur soie, mesurant 129,7 x 71 cm.
Le contexte de création est fascinant : Jakuchū n'a jamais vu de tigre vivant, car il n'y en avait pas au Japon. Les artistes japonais travaillaient d'après des peaux de tigres importées de Chine, ce qui donnait souvent des représentations fantaisistes avec des traits exagérés. Sur l'œuvre elle-même, Jakuchū inscrivit honnêtement : "Lorsque je peins un phénomène matériel, je ne le peindrai que d'après la vérité. Comme il n'y a pas de tigres féroces au Japon, j'ai imité la peinture de l'artiste chinois de la dynastie Song du Sud Mao Yi."
L'œuvre se distingue par son traitement dual remarquable : des coups de pinceau rugueux et rapides à l'encre sumi pour l'arbre en arrière-plan, contrastant avec un travail précis et délicat pour le tigre. Le contraste dramatique entre le jaune-brun et le noir profond des rayures crée une puissance visuelle saisissante. En Asie, le tigre dans un bosquet de bambous symbolise une société pacifique et harmonieuse, un leadership fort et un gouvernement juste, le tigre étant l'un des rares animaux capables de naviguer dans l'épaisse forêt de bambous.
La technique "Chirashi" (散らし), qui signifie littéralement "dispersion" ou "éparpillement", est une méthode sophistiquée de travail de l'ébonite colorée développée et maîtrisée par Sailor.

Pour le Mouko, trois couleurs d'ébonite sont méticuleusement sélectionnées : jaune-brun évoquant la fourrure du tigre, noir profond pour les rayures, et blanc ajouté pour accentuer le contraste et la luminosité, fidèle à l'œuvre originale de Jakuchū.
Le processus est complexe : les différentes couleurs sont superposées en multiples couches, créant une structure tridimensionnelle dans la matière elle-même. Les couches sont agencées artistiquement pour reproduire les motifs de rayures du tigre, avec une attention particulière portée aux tons et au contraste. Une fois assemblées, elles sont lissées et polies pour créer une surface homogène tout en préservant la profondeur visible.
Le résultat est spectaculaire : chaque Mouko présente un motif unique de rayures, car la technique Chirashi garantit une variabilité naturelle. Aucun stylo n'est identique. Les couleurs ne sont pas en surface mais traversent toute l'épaisseur du matériau, créant une richesse visuelle et tactile remarquable. L'effet n'est pas plat mais texturé, avec une sensation de profondeur qui rappelle la technique picturale d'Ito Jakuchū. Avec l'usage et le polissage dans le temps, de nouvelles nuances peuvent même apparaître.
Sailor précise que de petites taches peuvent apparaître dues à des corps étrangers contenus dans les matières premières. Ce ne sont pas des défauts mais des caractéristiques naturelles du matériau artisanal, témoins de l'authenticité du processus.
La plume du Mouko est une merveille en or 21 carats, dans la taille KOP (King of Pen) #9, la plus grande plume de Sailor.


Le nom "Naginata-Togi" vient du naginata (長刀/薙刀), une arme traditionnelle japonaise, une hallebarde ou lance-épée utilisée par les fantassins. La forme de la plume évoque cette arme : la pointe est considérablement plus longue qu'une plume standard, avec un point taillé et poli pour ressembler à la forme de la lame. Le pied courbé est créé par un meulage minutieux, façonnant une masse généreuse d'iridium en forme presque triangulaire.



Ce qui rend la Naginata-Togi exceptionnelle, c'est qu'elle combine les caractéristiques de deux types de plumes normalement distincts. Comme une plume Zoom, elle offre une variation de largeur selon l'angle : trait ultra-fin en position verticale, trait très large à angle bas. Mais elle fonctionne aussi comme une plume Architect, avec des traits plus épais sur les mouvements transversaux et plus fins sur les traits descendants.
La performance d'écriture est spectaculaire : une grande variation de ligne, avec la flexibilité naturelle d'une grande plume 21K KOP qui réagit sous pression.
Elle est particulièrement adaptée à l'écriture des kanji, permettant les traits calligraphiques traditionnels japonais :
tome (止め, arrêt),
hane (跳ね, crochet),
harai (払い, balayage).
Mais elle excelle aussi en calligraphie occidentale, dessin et esquisse expressifs.
En main, l'expérience est unique : écriture douce et fluide à angle bas, avec la légère résistance (feedback) caractéristique de Sailor, et un flux d'encre généreux.
Ce n'est pas facile au début car il faut bien gérer l'angle, la plume nécessite un apprentissage pour maîtriser pleinement toutes ses possibilités, mais c'est ce qui en fait un instrument si gratifiant.
Le Mouko est disponible en trois tailles de plume :
Medium-Fine (la plus polyvalente, celle que je possède), Medium (variation plus prononcée), et Broad (variation maximale avec les traits les plus spectaculaires, pour les signatures c'est fantastique).
Le Mouko reçoit une belle présentation avec un coffret en bois de haute qualité.



Le Sailor King of Pen Mouko transcende sa fonction utilitaire. C'est un hommage artistique à l'un des grands peintres animaliers japonais, un chef-d'œuvre technique réunissant ébonite Chirashi et plume Naginata-Togi, un témoignage historique de la transmission du savoir-faire des maîtres Nagahara, et un dialogue culturel entre tradition et innovation contemporaine. Œuvre d'art fonctionnelle (c'est ce que j'aime avec les stylos japonais), il crée un pont entre le Japon de l'ère Edo et le XXIe siècle, entre le pinceau du peintre et la plume du calligraphe.
Chaque Mouko demande 8 mois de travail artisanal.

Pour finir, le seul reproche que je peux lui faire reste très subjectif, c'est le polissage ultra brillant. Bien que magnifique, une fois en main j'ai l'impression d'être coupé avec la matière. Un fini mat ou satiné aurait peut-être mieux révélé la texture et la profondeur de l'ébonite stratifiée.









